Instant_blanc #6

Etait-ce le fait de ces couleurs tristes, était-ce la lumière du soleil couchant, blême, faible, épuisée par la brume, les choses et les êtres avaient un tel air d’indifférence, d’insensibilité machinale, qu’on les aurait crus échappés d’un théâtre de marionnettes. A intervalles réguliers, le chef de gare sortait de son bureau, tournait la tête, toujours selon le même angle, dans la direction des signaux qui s’obstinaient à ne pas annoncer l’arrivée de l’express, retardé considérablement à la frontière ; puis il tirait sa montre, avec toujours le même mouvement du bras, il hochait la tête, et il disparaissait de nouveau, comme font ces petits personnages d’anciennes horloges, quand sonnent les heures.

R. Musil, Les désarrois de l’élève Törless (traduction Ph. Jacottet – Le Seuil – 1960)

Instant_blanc #5

Masses puissantes de lumière surgissant par moment en flots d’or tumescents, puis c’était de nouveau la nue, accrochée au sommet le plus élevé, qui se détachait et glissait lentement à travers la forêt, jusque dans la vallée, ou bien planait dans les airs, s’abaissant et s’élevant entre les éclairs de soleil, tel un fantôme aux ailes d’argent ; pas un bruit, pas un mouvement, pas un oiseau, rien que le souffle du vent, puis proche puis lointain. Des points apparurent ensuite, une ossature de cabanes, planches couvertes de chaume, d’un  noir sévère. Les gens, silencieux et graves comme s’ils n’osaient troubler la paix de leur vallée, saluèrent gravement les cavaliers de passage.

Georg Büchner, Lenz, traduction Bernard Kreiss, éditions Jacqueline Chambon, 1995, p. 21. 

(Tableau : Friedrich Caspar, Gebirge bei aufsteigendem Nebel, 1835)

Niklas Luhmann au Congrès de Borges ?

De 1951 jusqu’à sa mort en 1998, le sociologue Niklas Luhmann, né en 1927, aura quotidiennement élaboré l’un des objets les plus fascinants que les sciences sociales ont produits : ce qu’il appelait sa « boîte à fiches », son Zettelkasten, dont il disait qu’elle lui prenait « plus de temps que l’écriture des livres ». De quoi s’agit-il et qu’est-ce qui pouvait davantage accaparer Luhmann que l’écriture des quelques 500 articles et 70 livres qu’il laisse à la sociologie ? Le Zettelkasten de Luhmann est un ensemble de 90000 fiches de format A6 (des pages de papier à lettres A5 découpées en deux) constitué de deux collections principales et dont on doit au récent travail de Johannes F.K. Schmidt de mieux savoir de quoi il est fait et surtout comment il fonctionne. La première collection (1951-1962), précise Schmidt, se compose de 23000 fiches réparties en 108 sections, ainsi qu’une bibliographie de 2000 titres et un index d’environ 1250 entrées. La seconde (1963-1997) totalise 67000 fiches, ordonnées selon seulement 11 sections principales et environ une centaine de sous-sections, incluant également une bibliographie de 15000 titres et un index de 3200 entrées.

La singularité du système de fichage de Luhmann réside dans son système de numérotation, aussi simple qu’implacable. Chaque fiche est numérotée dès qu’elle est insérée dans le fichier, et sa position dans l’ensemble importe assez peu, puisqu’un système de sections et de sous-sections permet qu’elle puisse être mise en relation avec n’importe quelle autre fiche de la collection. Au texte d’une fiche se surajoute ainsi, comme en surimpression, le numéro, écrit cette fois en rouge, d’un certain nombre d’autres fiches auxquelles celle-ci peut renvoyer. Dès lors, comme le précise Luhmann,

« Il n’y a pas de linéarité, mais un système en toile d’araignée, qui peut trouver un commencement partout. Pour décider ce que je vais mettre à telle ou telle place dans le fichier, je peux procéder en toute liberté, dans la mesure où j’indique aussi les autres possibilités par référence. Si l’on procède toujours ainsi, alors se crée une structure interne, qui n’y a jamais été introduite comme telle, mais que l’on peut cependant extraire. »

Cette « structure interne » (ou cet ensemble de structures internes, qui font dire que Luhmann fut un précurseur des protocoles numériques de l’hypertexte) faisait de son fichier, pour le sociologue, un véritable « partenaire de communication ». Il y a surprise réciproque de chacun des deux partenaires : à la question du sociologue, le fichier, en lui-même incapable d’un tel questionnement, propose cependant les éléments d’une réponse qui n’était pas prévisible, ni à la portée immédiate de la réflexion du chercheur sans l’aide de la boîte à fiches. Autrement dit, des fiches sont extraites de la masse, qui n’étaient a priori pas destinées à être sélectionnées dans tel cas précis, tant la masse du système excède – et doit excéder – les capacités de la mémorisation du partenaire humain. C’est cette surprise réciproque qui autorise Schmidt à parler de la boîte à fiches luhmannienne et de son utilisation, le dialogue entretenu avec elle, comme d’une « fabrication de sérendipité ».

Dans « Le Congrès », la troisième nouvelle du Livre de sable, Borges fait parler l’ultime participant d’une aventure inouïe, secrète et démesurée. Sous l’austère autorité de Don Alejandro Glencoe, richissime propriétaire uruguayen, une petite société de « congressistes » entreprend avec une sorte de passion ce qu’ils réalisent progressivement comme une collection de tous les témoignages du monde. Mais jusqu’à quel point les témoignages du monde, ces énormes paquets d’encyclopédies, de livres de comptes, de programmes de théâtre, de bulletins, de thèses universitaires… amassés par les membres du Congrès ne doivent-ils pas s’équivaloir au monde ? Qu’est le Congrès, sinon, en définitive, le monde lui-même ? De sa nouvelle, Borges note que

« son thème est celui d’une entreprise tellement vaste qu’elle finit par se confondre avec le cosmos et avec la somme des jours. »

Les adeptes de cette étrange société auront la révélation de ce que leur entreprise doit devenir ce qu’elle est : le monde. Lors d’une nuit mystique, tout ce qui fut fiévreusement collecté quatre années durant sera brûlé, avant qu’eux-mêmes, ensemble pour la dernière fois, passent la nuit à tourner en voiture dans la ville, dans Buenos Aires, comme si le monde leur était rendu dans l’apothéose incarnée de leur projet commun. Plus de témoignages du monde, mais le monde. Plus de documents sur le monde, mais le monde. Plus de médiations, mais l’immédiat de ce qu’on peut éprouver du monde, de nos manières d’en être affecté, que ce soit par

« le mur rougeâtre de la Recoleta ; le mur jaune de la prison, deux hommes dansant ensemble à un coin de rue, une cours au dallage noir et blanc fermé par une grille, les barrières du chemin de fer, ma maison, un marché, [ou] la nuit insondable et humide. »

La « boîte à fiches » de Luhmann ne serait-elle pas l’ultime réalisation du Congrès de Borges, ce qui n’en pas pas brûlé ? Niklas Luhmann n’a-t-il pas réussi là où Alejandro Glencoe s’est, lui, arrêté ? Mais Glencoe n’aurait pas voulu qu’il restât ce petit meuble bourré de fiches : il aurait détruit ce témoignage des témoignages puisque le Congrès devait justement, pour réussir, se supprimer.

La ligne de partage n’est pas négociable. C’est ce qui oppose le projet des congressistes, ces adeptes de l’Immédiat, à l’activité du théoricien, cet architecte des médiations. Mais peut-être est-ce aussi ce qui oppose la littérature et la réflexion théorique, ce dont l’œuvre de Borges est toute entière un témoignage à son tour. La noblesse des participants au Congrès fut de vouloir collecter la totalité des témoignages du monde, jusqu’à crouler sous le poids matériel des témoignages dont le stockage ne pouvait que finir par avoir la taille du monde. Le théoricien envisage, lui, le rapport au monde comme médiatisé. Il réduit le monde à la taille de ce dont on peut témoigner des témoignages eux-mêmes : il en fait des fiches. C’est son labeur propre, son travail de scribe, de moine. Eux accompliront leur projet dans le silence mystique et le secret, dans un face à face immédiat, charnel et chaotique avec ce monde enfin rendu, avant de se séparer pour ne plus se revoir. Lui élaborera un système de théories comme un canevas cohérent des médiations proposées pour réduire la complexité de l’expérience que, collectivement, chacun fait du monde.

La fête étrange du neutre

Assis, dans le train, regardant par la fenêtre. Ce qui m’y ramène, c’est la coulée grisâtre qui s’épanche des hauteurs d’un silo de plastique presque collé aux voies. La divagation reprend. La même. Le lieu et ce qu’il permet. L’attendrissement reconnaissant devant la campagne un peu nulle, un peu morne, forte encore et jolie, qui convient admirablement : qui engage. Une zone neutre, avorton de territoires cassés – ça commence à dater. Mais riche d’une vie sans images, répétitive, sans grandeur ni recherche de grandeur, source inconsciente d’expériences vives, jubilatoires.

La «campagne», ce plaisir et cet appel ? Non, des grillages agrippés par les fourrés, des entrepôts d’un béton tenace et fatigué, des tâches vert-de-gris sur les tôles de l’extension de la petite usine, les admirables bordures des voies ferrées, arabesques d’acier, de gravats et de câbles mangés par une végétation hirsute, des piquets peints en blanc surmontés de leur plaque numérotée de rouge. La solitude d’une antenne téléphonique plantée là, parquée dans son enclos grillagés. L’amas des objets abandonnés de l’autre coté de la gare, près d’un appentis ironique et croulant biffé de tags amateurs. Des transfos dans leur boîte d’acier gris. Quelques beaux souvenirs de la Guerre, glacés, à même les voies, massifs blockhaus gris et noirs aux ouvertures béantes, cubes-témoins de ténèbres.

Ce sont ces objets – les objets – qui découpent le continuum du regard, ce sont ces figures techniques pleines de densité qui animent, au sens strict, le fond vert et plat qui les porte. L’Aisne jaillit pourtant, toujours un peu par surprise, mais il y faut le pont : verte, elle aussi, ce vert presque marron, un peu grouillante, chargée, bien haute depuis des mois pour finir en dégradé ce magistral épisode de crue qui me fit, à chaque passage, battre le coeur. Le canal rejoint la voie, les grands hangars décrépis passent toujours trop vite. Dans ce bassin cassé, qui vivote à peine, il faut les percevoir comme les locaux sûrs d’une vie future, les réacteurs brûlants d’une centrale en construction. C’est là que passe, déjà, l’onde du départ des grands centres, cette fête étrange des possibilités du neutre.

Je pensai qu’Argos et moi appartenions à des univers distincts ; je pensai que nos perceptions étaient identiques, mais qu’Argos les combinait de façon différente et construisait avec elles d’autres objets ; je pensai qu’il n’existait peut-être pas d’objet pour lui, mais un va-et-vient continuel et vertigineux d’impressions d’une extrême brièveté.

Borges, « L’Immortel », in L’Aleph, Gallimard.